Le football africain vit une mutation silencieuse mais profonde. Depuis plusieurs éditions de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), une tendance lourde s’impose : les sélectionneurs vainqueurs sont d’anciens internationaux, passés par les mêmes vestiaires, les mêmes pressions populaires et les mêmes désillusions que leurs joueurs.
Les quatre derniers entraîneurs sacrés en sont l’illustration parfaite : Djamel Belmadi (2019), Aliou Cissé (2021), Emerse Faé (2023) et Pape Thiaw (2025). Tous partagent un point commun fondamental : ils ont porté le maillot national avant de diriger la sélection.
Une rupture avec l’ère des techniciens étrangers
Pendant des décennies, le football africain a largement confié ses sélections à des entraîneurs étrangers, souvent européens, perçus comme détenteurs d’un savoir tactique supérieur. Cette approche a produit des résultats ponctuels, mais elle a aussi montré ses limites : méconnaissance du contexte local, difficulté à gérer la pression populaire et parfois incapacité à créer une identité durable.
La série de titres remportés par d’anciens joueurs africains marque une rupture nette avec ce modèle. Elle suggère que la compréhension intime de l’environnement africain est devenue un facteur déterminant de succès, parfois plus décisif que le pedigree académique ou l’expérience dans les grands championnats européens.
Djamel Belmadi, le détonateur algérien
Le sacre de l’Algérie en 2019 sous la direction de Djamel Belmadi a agi comme un électrochoc. Ancien international algérien, Belmadi a bâti une équipe à son image : disciplinée, mentalement solide et profondément attachée au drapeau. Son principal apport n’était pas seulement tactique, mais psychologique. Il a su restaurer la fierté nationale et imposer une culture de la gagne, en parlant le même langage que ses joueurs.
Ce succès a démontré qu’un ancien international pouvait non seulement gérer un vestiaire de stars, mais aussi surpasser des sélections mieux armées sur le papier grâce à la cohésion et à la clarté du projet.
Aliou Cissé, la revanche du capitaine
Avec Aliou Cissé, le Sénégal a incarné la continuité et la patience. Capitaine malheureux en finale de la CAN 2002, Cissé a transformé cet échec personnel en moteur collectif. Son sacre en 2021 n’est pas celui d’un entraîneur opportuniste, mais d’un bâtisseur ayant grandi avec sa génération de joueurs.
Ancien Lion de la Teranga, il connaissait chaque recoin de la pression sénégalaise, chaque attente du public, chaque fragilité mentale possible. Cette proximité lui a permis d’installer une relation de confiance rare entre sélectionneur et joueurs, fondée sur le respect mutuel et l’histoire commune.
Emerse Faé, la modernité ivoirienne
La victoire de la Côte d’Ivoire en 2023 avec Emerse Faé confirme que cette tendance n’est pas conjoncturelle. Ancien international ivoirien, Faé a su incarner une nouvelle génération de techniciens africains, à la fois ancrés dans leur culture footballistique et ouverts aux méthodes modernes. Son parcours illustre un équilibre subtil : comprendre l’ADN du football local tout en intégrant des principes contemporains de gestion de groupe, de préparation mentale et d’adaptation tactique. Là encore, l’expérience de joueur international a joué un rôle clé dans la crédibilité immédiate dont il a bénéficié auprès du vestiaire.
Pape Thiaw, la confirmation en 2025
Le sacre de Pape Thiaw en 2025 vient renforcer cette dynamique. Ancien international lui aussi, il s’inscrit dans cette lignée de sélectionneurs africains qui n’ont pas eu besoin d’un long passé d’entraîneur en Europe pour s’imposer.
Une supériorité générationnelle ?
Sa réussite symbolise la maturité atteinte par le football africain, capable désormais de produire ses propres leaders techniques. Ces succès posent une question centrale : la génération des anciens joueurs est-elle aujourd’hui supérieure en matière d’entraînement en Afrique ? Les faits semblent l’indiquer. Ces techniciens partagent une double légitimité : sportive et culturelle.
Ils savent ce que représente une CAN pour un joueur africain, ce que signifie jouer sous la pression politique, médiatique et populaire, et comment transformer ces contraintes en énergie positive. Ils incarnent aussi des modèles pour les jeunes générations, prouvant qu’une carrière internationale peut naturellement déboucher sur un leadership technique au plus haut niveau.
Vers une nouvelle ère du banc africain
La CAN n’est plus seulement un terrain d’expression pour les talents africains sur le terrain, mais aussi pour ceux qui dirigent depuis le banc. La montée en puissance des anciens internationaux comme sélectionneurs traduit une émancipation intellectuelle et sportive du football africain.
Si la compétence reste la clé ultime, l’expérience vécue sous le maillot national apparaît désormais comme un avantage décisif. Une leçon que de plus en plus de fédérations africaines semblent prêtes à retenir, ouvrant la voie à une nouvelle ère où l’Afrique gagne, pense et entraîne par elle-même.