Coup de théâtre ou simple capitulation stratégique ? Acculé par une fronde sans précédent menée par l’UEFA et soutenue par les confédérations américaine et asiatique, le président de la Fifa, Gianni Infantino, a dû enterrer à la hâte son projet de confier une partie de l’instance à des investisseurs privés. Une reculade spectaculaire qui révèle les profondes lignes de fracture au sein du football mondial, où la promesse de milliards de dollars ne suffit visiblement plus à acheter le consensus.
Une reculade maquillée en appel à l’unité
Il aura fallu moins d’une semaine pour que le château de cartes financier bâti par Gianni Infantino ne s’effondre. Présenté mardi à la surprise générale, le plan prévoyant la création de la « Fifa Forward Entreprise » (FFE) a été retiré dès samedi. Dans un exercice de communication dont il a le secret, le président de la Fifa a justifié cet abandon par une soudaine lucidité : le projet créait des divisions contraires à « l’objectif initial ».
Affirmer que « notre but a toujours été, et sera toujours, d’unir et de progresser » résonne presque comme une provocation au vu de la brutalité avec laquelle ce projet a été poussé en coulisses. En réalité, le dirigeant n’a pas choisi de reculer par grandeur d’âme ou par souci d’unité, mais parce qu’il a été mis au pied du mur par les instances les plus puissantes du football mondial. Le manque de concertation, tant décrié sur le fond comme sur la forme, s’est retourné contre lui.
L’UEFA en chef de file de la résistance
Si Infantino a capitulé si vite, c’est que la menace était existentielle. L’UEFA, véritable mastodonte qui pèse politiquement et sportivement avec ses 55 fédérations et sept des dix derniers champions du monde, a sorti l’artillerie lourde. En brandissant la menace d’un boycott pur et simple des prochaines compétitions de la Fifa, y compris la sacro-sainte Coupe du Monde, l’instance européenne a posé un ultimatum infranchissable.
Une Coupe du Monde sans les nations européennes n’aurait plus de mondiale que le nom, signant la mort commerciale de l’événement. Le fait que cette position ait été adoptée « à l’unanimité » par l’UEFA, puis immédiatement suivie par la Concacaf (Amérique du Nord, centrale et Caraïbes) et l’AFC (Asie), prouve à quel point la défiance envers la gouvernance actuelle de la Fifa a atteint un point de non-retour.
Les milliards de la discorde : une fuite en avant stoppée net
Le cynisme du projet résidait dans son mécanisme de séduction financière. En proposant de lever jusqu’à 4,2 milliards de dollars via la cession de 20 % des parts de cette nouvelle entité (FFE) à des fonds privés, la Fifa agitait une carotte irrésistible sous le nez de ses 211 fédérations membres : une prime exceptionnelle de 20 millions de dollars dès début 2027, et une dotation plus que doublée pour le cycle 2027-2030.
Cette tentative d’acheter l’adhésion par un ruissellement massif a pourtant échoué. Les confédérations ont bien compris le danger sous-jacent : céder 20 % des activités commerciales et événementielles à des acteurs privés, c’était ouvrir la boîte de Pandore de la marchandisation totale et perdre le contrôle exclusif sur le destin du sport le plus populaire au monde. En rejetant cette perfusion de capitaux privés, le monde du football a envoyé un message clair à Gianni Infantino : l’âme et la gouvernance du jeu ne sont pas des actifs que l’on peut brader au plus offrant, même pour dix milliards de dollars.